L’interdiction des phosphates dans les détergents, une mesure de protection de nos cours d’eau?
Le 14 décembre 2011, les membres du Parlement européens ont voté pour une quasi suppression de l’usage de phosphates dans les détergents pour machine à laver le linge et les laves vaisselle à usage domestique. A partir de juin 2013 une dose standard de poudre à lessive ne devra pas dépasser 0.5 g de phosphore et à partir de janvier 2017 une dose standard de produit pour vaisselle ne devra pas dépasser 0.3 g.
Quel est le but d’une telle démarche ?
Les phosphates polluants ?
Est-ce de diminuer le rejet des phosphates dans l’environnement et la pollution des cours d’eau ? On sait en effet que les phosphates de toutes origines, notamment l’excédent de fertilisants utilisés dans l’agriculture sont responsables (avec les rejets d’azote) de la pollution des cours d’eau, appelée eutrophisation.
D’après le CEEP (Centre Européen d’Etudes des Polyphosphates), les détergents domestiques ne contribuent qu’à hauteur de 11% à l’apport total de phosphate dans les eaux de surface européenne. Les autres contributions venant des déjections humaines (23%), de l’agriculture (49%), de l’industrie (7%) et de l’érosion naturelle (10%). De plus, comme le dit le CEEP la plupart des foyers en Europe sont connectés à des stations d’épurations qui éliminent les phosphates, voir les récupèrent pour les recycler.
Plus de phosphates, très bien. Mais est-ce que les alternatives ont moins d’impact sur l’environnement ? Dans les détergents, les phosphates ont plusieurs fonctions, notamment de rendre la saleté plus soluble et d’empêcher sa re-déposition. Ils empêchent aussi la formation de calcaire et maintiennent un pH suffisamment élevé assurant ainsi l’efficacité des tensio-actifs, substances chimiques essentielles qui assurent la fonction de lavage dans un détergent, d’un savon, ou d’un shampoing.
La Zéolite comme alternative ?
Les principales alternatives aux phosphates sont les zéolites, minéral dont la composition est proche de celle des argiles, et les citrates qui semblent être des alternatives moins dommageables pour l’environnement. D’après une étude de 2002 du EU Environment Directorate, sur l’impact environnemental de l’ensemble du cycle de vie de la zéolite par rapport au polyphosphate (STTP), la zéolite A synthétique est considérée comme une bonne alternative au STTP, en terme d’énergie nécessaire pour la production, de l’impact environnemental, de la toxicité et du volume de boue produite.
Ce n’est pas le point de vue du CEEP qui prétend que si l’on compare l’impact d’une lessive avec phosphate et d’une lessive sans phosphate sur l’ensemble de leur cycle de vie, les lessives sans phosphates mènent à une augmentation du volume des boues d’épuration, parce que 0.7g de phosphates (STPP) est remplacé par 0.9g de zéolite et 0.2g de polycarboxylates. Un tel phénomène a été observé en Suisse avec une augmentation de 15’000 tonnes de boue sèche par an suite à l’interdiction des lessives sans phosphates. Or l’élimination des boues a un coût financier et environnemental important.
En moyenne, d’après une enquête menée par des laboratoires indépendants à la demande du CEEP, les détergents sans phosphates contiennent entre 5 et 15% de plus d’autres ingrédients en particulier des surfactants qui, de part leur nature chimique (naturelle ou synthétique) sont particulièrement toxiques pour la biocénose aquatique.
Et les alternatives pour lave-vaisselle ?
Au Canada, une interdiction des phosphates au niveau fédéral dans la plupart des produits de nettoyage domestique est entrée en vigueur en juillet 2011. Cette nouvelle réglementation interdit la production et l’importation des produits ayant une teneur en phosphate plus grande que 0.5% de son poids. Il semble cependant que les consommateurs ont été trop peu mis au courant du changement et qu’ils n’ont dès lors pas compris pourquoi leur vaisselle était moins propre qu’avant. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’alternatives valables en ce qui concerne les produits pour lave-vaisselles ?
Dépendance aux phosphates et harmonisation des restrictions
Si la raison d’une telle interdiction n’est pas de diminuer l’impact environnemental des détergents, doit-on la chercher ailleurs ? Une autre raison est peut-être de diminuer notre dépendance aux phosphates. En effet, le phosphate est une ressource qui se fait rare dans le monde et qui est pourtant essentielle à la croissance des cultures. Les réserves de phosphates ne dureraient pas plus de 100 ans et les prédictions les plus alarmistes tenant compte du coût et de la difficulté croissante d’extraction annoncent que la demande dépassera l’offre déjà à partir de 2030. De toutes les grandes puissances, l’Europe est celle qui est la plus dépendante de l’importation de phosphate avec 2.2 million de tonnes de phosphate importé chaque année, dont 15% se retrouve dans les eaux usées domestiques.
Et s’il faut chercher une raison supplémentaire à une telle décision, c’est peut-être d’harmoniser des décisions de restrictions des phosphates prise à l’échelle nationale dans plusieurs pays d’Europe. C’est le cas en France par exemple, où l’interdiction de phosphate dans les lessives domestiques date de 2007.
Par Laure Steiner Convers
Chef de projets
